Chapitre 1 : La proposition
Claudie y pense depuis assez longtemps pour ne plus pouvoir appeler ça une curiosité.
Elle a pris du plaisir avec les hommes, aimé qu’on la désire, qu’on vienne la chercher, que son partenaire décide parfois pour deux sans qu’elle ait besoin de réfléchir à la suite.
Mais elle s’est aussi souvent retrouvée à suivre le mouvement.
Même lorsqu’elle prenait une initiative, ils retombaient vite dans leurs habitudes.
Depuis un moment, elle a envie de voir ce qui se passerait si elle gardait la main.
Pas seulement choisir une position, commencer un geste ou dire ce qu’elle préfère.
La conserver assez longtemps pour que ça cesse d’être une parenthèse.
Regarder un homme lorsqu’il ne sait pas encore ce qu’elle va lui demander et voir ce qu’il fait de cette incertitude.
Elle s’est renseignée seule.
Beaucoup, même.
Certains soirs davantage qu’elle ne l’aurait admis à Chloé.
Elle a lu, regardé, fait quelques achats.
Elle a imaginé des situations précises, puis en a écarté certaines qui ne lui ressemblaient pas.
Maintenant, elle veut enfin le faire pour de vrai.
Yannick lui est venu assez naturellement à l’esprit.
Il lui plaît, ce qui constitue déjà une bonne raison.
Dans leur groupe d’amis, il n’a rien d’un homme effacé.
Il parle facilement, plaisante beaucoup et Claudie l’a vu aborder des femmes, flirter sans beaucoup d’hésitation, se montrer entreprenant lorsque l’envie lui en prend.
Avec elle, il est différent.
Pas timide.
Ce serait plus simple.
Il parle, plaisante, la regarde franchement.
Mais il mesure davantage ses gestes.
Quand elle se rapproche, il ne cherche pas à s’éloigner ; quand elle le touche au bras ou pose une main dans son dos pour passer derrière lui, elle sent parfois son attention se déplacer tout entière sur ce simple geste.
En revanche, il avance rarement le premier.
Claudie connaît depuis longtemps l’attirance de Yannick pour elle, dans sa manière de la regarder lorsqu’il croit être discret, dans l’attention excessive qu’il accorde parfois à une remarque banale, dans les quelques secondes de flottement qui suivent certaines proximités.
Chloé a déjà plaisanté là-dessus, bien sûr, mais elle n’a rien appris à Claudie.
Yannick l’attire précisément parce qu’elle ne sait pas pourquoi il fonctionne ainsi avec elle.
Peut-être qu’elle l’impressionne simplement et qu’une fois passée cette impression, il reprendrait aussitôt ses habitudes.
Ou peut-être y a-t-il quelque chose qu’aucun des deux n’a encore vraiment essayé.
Elle pourrait sans doute lui proposer beaucoup de choses et obtenir un oui uniquement parce qu’il a très envie de coucher avec elle.
Ce serait trop facile.
Lundi soir, elle envoie un message à Chloé.
Tu peux organiser un verre avec Yannick demain ?
Avec toi aussi, j’imagine.
Oui.
Et tu trouves une excuse pour partir assez vite.
Enfin !
Claudie sourit.
Le lendemain, Yannick arrive au café quelques minutes après elle.
Chloé est déjà là, installée près de la fenêtre, et commence à lever la main avant même qu’il ait franchi la porte.
Il les rejoint avec son aisance habituelle, les embrasse, s’assoit et reprend presque immédiatement une histoire commencée par Chloé à propos d’un collègue qui a envoyé un message privé sur le mauvais groupe.
En moins de cinq minutes, il a transformé l’anecdote en catastrophe diplomatique et Chloé lui donne un coup de pied sous la table pour qu’il arrête.
Claudie les écoute en souriant.
Avec Chloé, Yannick est exactement comme d’habitude : détendu, bavard, pas spécialement prudent.
Il finit par se tourner vers elle.
— Et ton projet ?
Celui dont tu parlais la dernière fois ?
Claudie ne s’attendait pas à ce qu’il s’en souvienne.
— On termine bientôt.
— Tu as réussi à reprendre les choses en main ?
Chloé répond avant elle :
— Évidemment.
— Ça ne m’étonne pas.
— Pourquoi ?
Il hausse les épaules.
— Tu as toujours l’air de savoir ce que tu veux.
Il le dit sans insister, mais son regard reste sur elle.
Quelques minutes plus tard, Chloé consulte son téléphone avec un naturel un peu trop appliqué.
— Bon.
Je dois filer.
Elle attrape son sac, embrasse Claudie, puis Yannick, et s’en va.
Il la suit des yeux jusqu’à la porte.
— C’était prévu ?
— Oui.
Avec Chloé, Yannick occupait facilement l’espace.
Maintenant qu’ils sont seuls, il parle moins.
— Est-ce que je te plais ?
— Oui.
— Beaucoup ?
Il sourit nerveusement.
— Oui.
Tu es très belle.
Et tu m’attires beaucoup.
— Je le savais déjà.
— Alors pourquoi me le demander ?
— Je voulais t’entendre le dire.
Pourtant, tu n’as jamais vraiment essayé quoi que ce soit avec moi.
Il proteste à moitié, prétend avoir été très subtil.
Elle lui fait comprendre que cette subtilité lui a échappé.
— Tu m’impressionnes.
— Pourtant, tu n’as pas l’air facile à impressionner.
— D’habitude, non.
Je ne sais jamais vraiment comment m’y prendre avec toi.
— Et ça t’empêche d’essayer ?
— Oui.
Je crois que j’attends surtout que tu me montres ce que tu veux.
Claudie se penche vers lui.
— Dans ce cas, je vais te montrer un peu plus clairement ce que je veux.
J’ai envie de coucher avec toi.
— Je suis pas contre.
— Mais ce n’est pas seulement ça.
J’ai envie d’essayer quelque chose avec toi.
Pendant un temps, je voudrais être celle qui mène.
— C’est-à-dire ?
— Que je prenne les initiatives.
Certaines choses qu’on fait, ou qu’on ne fait pas tout de suite.
— Et moi ?
— Et toi, tu accepterais de me laisser cette place tant que ce que je te propose te convient.
— Pourquoi moi ?
— Parce que tu me plais.
Parce que tu me désires.
Et parce qu’avec moi, tu sembles déjà attendre que je prenne l’initiative.
Je ne sais pas si c’est seulement parce que je t’impressionne ou si ça te plairait vraiment.
J’ai envie de le découvrir avec toi.
Yannick ne répond pas immédiatement.
— Tu imaginais ça comment ?
— Un week-end.
— Un week-end entier ?
— Samedi et dimanche.
— Ce week-end ?
— Oui.
Il rit.
— Tu n’as pas eu cette idée hier soir.
— Non.
Claudie lui parle de l’ancienne maison de campagne de ses grands-parents, que la famille a gardée et qui est libre ce week-end.
Elle y va depuis qu’elle est enfant, connaît les chambres qui ferment mal, la chaudière capricieuse et le chemin qui devient impraticable dès qu’il pleut.
Ils y seront seuls.
Elle n’ajoute rien sur ce qu’elle a préparé, seulement qu’elle a quelques idées et qu’il ne saura pas nécessairement tout à l’avance.
— C’est pour moi que tu as commencé à préparer tout ça ?
— Oui.
— Tu pensais que j’accepterais ?
— Je savais que tu étais attiré par moi.
Ce n’est pas la même chose.
Yannick la fixe un instant.
— Tu n’as pas envie que je dise oui juste pour coucher avec toi.
— Exactement.
— Et si quelque chose ne me convient pas ?
— Tu me le dis.
Tu refuses, ou tu me demandes d’arrêter, et j’arrête.
Quelques secondes passent avant qu’il demande :
— Et après le week-end ?
— Je n’en sais rien.
Je n’ai pas envie de te promettre quelque chose avant même de savoir comment on va vivre le week-end.
Mais si ça fonctionne entre nous et qu’on a tous les deux envie de recommencer, je ne vois pas pourquoi ça devrait forcément s’arrêter dimanche.
— C'est d’accord.
— D’accord pour quoi ?
Il sourit.
— Pour passer le week-end avec toi.
— Ce n’est pas tout ce que je t’ai proposé.
— Oui.
D’accord pour te laisser mener.
— Tu en es sûr ?
— Pas complètement.
Je suis sûr d’avoir envie d’y aller.
Pour le reste… je commence surtout à me demander dans quoi je viens de m’engager.
Claudie rit et attrape son sac posé contre sa chaise.
— Tu vas avoir quelques jours pour y penser.
— Tu pars déjà ?
— Oui.
Elle passe la lanière de son sac sur son épaule puis s’approche de lui.
Ils se font la bise comme ils l’ont toujours fait.
— Je t’enverrai l’adresse.
Si tu changes d’avis d’ici là, tu me le dis.
— Je ne pense pas changer d’avis.
— Alors à samedi.
Les jours suivants, Claudie prépare la maison, fait quelques courses et apporte ce dont elle aura besoin.
Elle modifie encore deux ou trois détails de ce qu’elle avait imaginé.
Avec Yannick, les messages se limitent presque à l’heure d’arrivée et à l’adresse, sans revenir sur leur conversation du café.